Un passé douloureux à reconnaître
Au Canada, le slogan « Every Child Matters » – « Chaque enfant compte » est intimement lié à l’histoire des écoles résidentielles pour Autochtones. Entre le XIXᵉ siècle et la fin du XXᵉ, plus de 150 000 enfants des Premières Nations, des Inuits et des Métis ont été retirés de force à leurs familles pour être envoyés dans ces pensionnats.
Officiellement, leur but était « l’assimilation ». En réalité, ces écoles ont provoqué des souffrances immenses : perte des langues et cultures autochtones, maltraitances physiques et psychologiques, abus sexuels, conditions de vie précaires… Des milliers d’enfants n’en sont jamais revenus. Ces drames ont marqué des générations entières et laissent encore aujourd’hui des traumatismes profonds dans les communautés autochtones.
L’Alberta et les pensionnats autochtones
L’Alberta a été particulièrement marquée par le système des pensionnats. On y comptait plus de 26 écoles résidentielles au fil du temps — certaines des plus grandes et tristement célèbres du pays.
- Pensionnat d’Ermineskin à Maskwacîs (anciennement Hobbema), un des plus vastes pensionnats du Canada.
- Pensionnat Blue Quills, d’abord établi à Lac La Biche puis déplacé à St. Paul en 1931, devenu dans les années 1970 le premier pensionnat géré par des Autochtones.
- Pensionnat St. Bernard à Grouard, dans le nord de la province.
- Plusieurs établissements autour d’Edmonton (St. Albert, Youville, Assumption…).
- Pensionnat de Kainai près de Cardston, sur le territoire des Blood/Kainai.
Des milliers d’enfants autochtones de l’Alberta — Cris, Dénés, Pieds-Noirs, Nakodas, Métis — ont été envoyés dans ces institutions. Le dernier pensionnat de la province, Blue Quills, n’a cessé de fonctionner qu’en 1990.

La Journée du chandail orange
Chaque 30 septembre, le Canada commémore cette histoire lors de l’Orange Shirt Day – la Journée du chandail orange.
Cette date est née du témoignage de Phyllis Webstad, survivante d’une école résidentielle. Le jour de son arrivée, on lui a retiré le chandail orange neuf offert par sa grand-mère. Ce vêtement, symbole d’amour et d’identité, lui fut enlevé comme tant d’autres choses : la dignité, la culture, l’enfance.
Aujourd’hui, porter du orange le 30 septembre est un geste de mémoire et de solidarité : honorer les victimes, soutenir les survivants, rappeler que chaque enfant compte.
Attention aux produits dérivés : un symbole n’est pas une marque.
Le message « Every Child Matters » n’est pas une marque déposée — et de nombreux chandails ou objets orange sont aujourd’hui vendus à des fins purement commerciales. Pour que votre geste ait un véritable sens, il est essentiel de vous assurer que vos achats soutiennent les communautés concernées. Privilégiez les chandails et articles « Every Child Matters » vendus directement par des artisans et entreprises autochtones, ou par des partenaires qui reversent réellement les bénéfices aux Premières Nations (comme Monnstone, Canadian Tire, London Drugs ou d’autres distributeurs collaborant avec des créateurs autochtones). Chaque achat conscient devient alors une forme de solidarité, et non une simple tendance.
Témoignages des survivants
« Les violences physiques étaient quotidiennes… si je ne faisais pas les choses comme ils le voulaient, on me traitait de sale, stupide Indien qui ne vaudrait jamais rien. »
— John Jones, survivant du pensionnat d’Alberni (source)
Lillian Elias, arrivée à l’école à 8 ans, a résisté à la perte de sa langue et est devenue une figure de la revitalisation culturelle (source).
Eugene Arcand, survivant de la Saskatchewan mais actif en Alberta, insiste sur l’importance du sport et de la culture comme outils de guérison (source).
Un message universel
Le slogan Every Child Matters dépasse le cadre historique. C’est un appel à :
- La mémoire et la vérité : ne jamais oublier les enfants disparus et écouter les survivants.
- La réconciliation : reconnaître les erreurs, engager un dialogue sincère, bâtir une relation respectueuse.
- La dignité et la justice : affirmer que chaque enfant, aujourd’hui comme demain, a droit au respect, à la sécurité, à sa culture et à l’amour.

Que fait-on aujourd’hui, en Alberta et ailleurs ?
Depuis plusieurs années, des efforts sont faits pour réparer — même partiellement — ce passé douloureux.
- La Journée nationale de la vérité et de la réconciliation est devenue un jour férié fédéral, observé chaque 30 septembre.
- Certaines provinces, comme la Colombie-Britannique et l’Île-du-Prince-Édouard (PEI), ont également reconnu cette journée comme fériée à l’échelle provinciale.
- Dans les autres provinces et territoires, même si le 30 septembre n’est pas officiellement férié, la journée est largement reconnue et honorée à travers tout le Canada.
- Les grandes entreprises privées marquent le coup : elles organisent des moments de réflexion, invitent des intervenants autochtones (Aînés, survivants, activistes) et encouragent leurs employés à apprendre et à réfléchir sur cette histoire.
- Dans les écoles, des activités de sensibilisation sont mises en place : discussions, lectures, cercles de danse et de parole pour symboliser la réconciliation et l’écoute mutuelle.
- En Alberta, plusieurs initiatives locales de mémoire existent : plaques commémoratives, cérémonies de guérison, enseignement de l’histoire des pensionnats dans les écoles publiques.
- La transformation du pensionnat Blue Quills en établissement d’enseignement postsecondaire autochtone, aujourd’hui University nuhelot’įne thaiyots’į nistameyimâkanak Blue Quills, symbolise la reprise du pouvoir éducatif par les Premières Nations.
Comment chacun peut agir au quotidien
- S’informer : consulter des ressources créées par des personnes Autochtones (livres, films, podcasts, expositions).
- Reconnaître les terres : savoir sur quel territoire autochtone on vit et le nommer lors d’événements.
- Déconstruire ses préjugés : identifier ses biais, s’engager à apprendre et à respecter.
- Participer : assister à des Pow-wow, cérémonies, marchés artisanaux et événements culturels autochtones.
- Soutenir : acheter des pièces artisanales autochtones authentiques, assurant une juste rémunération aux créateurs.
- Être un allié : amplifier les voix autochtones, relayer leurs messages, défendre leurs droits.
- Commémorer : porter du orange le 30 septembre, mais aussi transformer ce symbole en action concrète toute l’année.
En conclusion
Sobre dans ses mots mais puissant dans sa portée, Every Child Matters est un rappel que la valeur de chaque vie ne doit jamais être ignorée. En Alberta comme ailleurs, derrière chaque chandail orange se cache une histoire douloureuse, mais aussi une volonté d’espoir, de guérison et de réconciliation.
Se souvenir, c’est déjà commencer à guérir. Agir, c’est participer à bâtir un avenir meilleur.
